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Sunday, 3 July 2011

Le Seuil


Iman Mersal
Traduction : Richard Jacquemond
Oui, le nœud papillon du chef – comme une flèche pointant dans deux directions opposées – était bien fatigué, et on n’a pas vu les doigts des musiciens. Mais on les a vus sortir, l’un après l’autre, et on a su que les poètes qui étaient arrivés tôt avaient pris le parti de la flûte – pourtant sa tristesse est belle et pleine – et qu’ils avaient beaucoup fumé entre deux morceaux. Tout cela ne nous importait pas, nous voulions voir le rideau noir derrière la scène. On était en retard, on a juste aperçu les universitaires quand ils ont récupéré leurs manteaux.
Non, en fait l’ambiance était étouffante, comme si vous étiez dans une caserne, obligé de répéter l’hymne national. Sauf que, comme vous le savez, il pleut en général dans les films étrangers.
On n’a pas regretté que le concert soit terminé. Plutôt que de filer le drame vers l’autre rive, on a traversé le pont, salué le vendeur de colifichets qui rentrait du mouled d’El-Hussein.
Oui, je les ai perdus au milieu d’un troupeau de chameaux qui sortaient de la Ligue arabe. Quand on s’est retrouvés, on a donné un peu de nos cigarettes au soldat en faction devant un immeuble dont il ne connaît pas le nom. Enfin on est arrivé au bar du centre ville, pleins d’humanité et d’égratignures éparses.
Il nous a fallu nous asseoir là quatre ans. On a lu Samir Amin, tenté d’égyptianiser Henry Miller. Kundera, lui, a changé nos manières de justifier la trahison.
Là aussi on a reçu une lettre d’un ami qui vit à Paris, il nous disait qu’il a découvert en lui quelqu’un d’autre et qu’il n’arrive pas à s’y habituer, qu’il traîne chaque jour sa misère derrière lui sur des trottoirs plus lisses que ceux du tiers monde et qu’il se démolit bien mieux. On a passé des mois à l’envier et à souhaiter qu’ils nous expulsent vers une autre capitale.
On ne s’est pas affolés quand nos poches se sont vidées : un des nôtres était devenu soufi et après une courte invocation – je vous jure – un puits de bière a jailli sous nos pieds. On a joué à tomber dans les pommes, on s’est fait un dictionnaire avec des mots à nous : max, zéber, auche, neuthu…
On criait très fort, personne ne nous comprenait. Quand le plus âgé d’entre nous a proposé qu’on devienne positifs, j’étais en train de réfléchir au moyen de transformer les toilettes publiques en pleuroirs et les grandes places en urinoirs. A cet instant, un intellectuel rassis criait après son ami : “Quand je parle de démocratie, tu la fermes et tu t’écrases.”
On a couru une bonne heure, à la rue Moezz on s’était un peu calmés. Là, on rencontré un martyr contrarié ; on l’a rassuré : il était bien vivant, il pouvait gagner sa croûte s’il voulait. D’ailleurs, il n’y avait jamais eu de bataille.
Oui, nous étions près d’affermir notre relation avec la métaphysique, si l’un des nôtres n’avait caché son crâne sous un chapeau de luxe. On nous prenait pour des touristes, au point qu’un vendeur d’épices se mit à nous suivre en répétant : « Stop siouplaît, wait siouplaît »

Il ne nous restait plus que le cimetière de l’Imam. On s’est assis là, une autre année, à humer l’odeur de la goyave. Quand j’ai décidé de les quitter, tous, de marcher seule, j’avais trente ans.